La charge mentale n'est pas une exagération. C'est le travail invisible de tout anticiper, tout coordonner, tout retenir. La nommer, c'est déjà commencer à la partager.
La charge mentale des mères : cette fatigue invisible dont on parle enfin.
Lorsque l'on devient parent, on imagine assez facilement la fatigue des nuits écourtées, les biberons, les couches, les rendez-vous médicaux ou encore les lessives qui semblent se multiplier. Ce que l'on imagine moins, en revanche, c'est tout ce qui continue à occuper notre esprit, parfois du matin jusqu'au soir, sans jamais vraiment s'arrêter.
Penser à acheter des couches avant qu'il n'y en ait plus. Prendre rendez-vous chez le pédiatre. Vérifier que les vêtements de la bonne taille sont prêts. Connaître ces tailles qui changent si vite. Prévoir les repas de la semaine, et anticiper les courses qui vont avec. Se rappeler que la crèche ferme exceptionnellement plus tôt vendredi ou de la réunion qui s'est ajoutée au travail. Répondre au message de la maîtresse. Acheter un cadeau pour l'anniversaire auquel son enfant est invité. Anticiper les prochaines vacances, les vaccins, les chaussures devenues trop petites.
Aucune de ces tâches n'est particulièrement difficile, prise séparément. Pourtant, leur accumulation peut devenir extrêmement lourde. C'est ce que l'on appelle la charge mentale.
La charge mentale, ce n'est pas seulement "avoir beaucoup à faire"
On réduit parfois la charge mentale à une longue liste de tâches domestiques et on a donc du mal à imaginer pourquoi ça peut être aussi lourd à porter. En réalité, elle est plus vaste que cela. La charge mentale correspond à tout le travail invisible qui consiste à anticiper, organiser, planifier, se souvenir, coordonner et vérifier que tout fonctionne. C'est une activité permanente de l'esprit qui continue souvent même lorsque l'on se repose.
Le soir, lorsque la maison est enfin calme, de nombreuses mères continuent encore à penser à ce qu'il faudra faire demain. Elles préparent mentalement les sacs, organisent les horaires, anticipent les imprévus ou réfléchissent déjà à la prochaine visite médicale. Le corps est parfois assis sur le canapé, couché dans le lit, mais l'esprit, lui, continue de courir.
Pourquoi les mères sont-elles souvent davantage concernées ?
Bien sûr, tous les parents peuvent ressentir une charge mentale. Beaucoup de pères sont aujourd'hui très investis dans leur parentalité et ils peuvent y être également confrontés. Cependant, les recherches montrent que, dans de nombreux foyers, les mères continuent d'assumer une part beaucoup plus importante de l'organisation familiale.
Ce n'est pas uniquement une question de répartition des tâches. Il est tout à fait possible qu'un couple partage les tâches ménagères de manière relativement équilibrée tout en laissant à une seule personne le soin de penser à tout. Prenons un exemple : faire une machine est une tâche. Se souvenir qu'il n'y a bientôt plus de lessive, qu'il faudra laver les draps avant le retour des vacances et prévoir des vêtements propres pour la sortie scolaire de mardi relève en revanche de la charge mentale. De la même manière, un parent peut accompagner un enfant à un rdv. En revanche, si c'est l'autre parent qui a pensé qu'il fallait prendre ce rdv, qui l'a fixé, et qui a du rappeler 3 fois la date et l'heure juste avant, c'est celui-ci qui en a assumé la charge mentale.
Autrement dit, il existe une différence entre faire et penser à faire. Et très souvent, ce deuxième travail reste largement invisible et pourtant lourd à porter.
Pourquoi cette répartition existe-t-elle encore ?
Il n'existe pas une seule explication et cette répartition est souvent le fruit d'un modèle global de société ou d'un mélange d'éléments. Les modèles éducatifs, les représentations de la maternité, les habitudes familiales, les inégalités professionnelles ou encore les congés parentaux participent tous à cette répartition.
Dès la grossesse, les femmes sont souvent davantage sollicitées. Les rendez-vous médicaux leur incombent, les conseils leur sont principalement adressés, les inquiétudes se tournent vers elles. Petit à petit, parfois sans même que le couple s'en aperçoive, elles deviennent la personne qui sait, le parent par défaut.
Celle qui connaît les horaires. Les tailles de vêtements. Les habitudes de sommeil. Le contenu du sac à langer. Le nom des professionnels de santé. Et parce qu'elles savent, il devient progressivement plus simple de continuer à leur demander. La charge mentale peut s'installer par choix, mais ça n'est pas toujours le cas. Elle s'installe souvent par accumulation.
Quand penser à tout devient épuisant
Cette vigilance permanente demande en tout cas souvent énormément d'énergie. Certaines mères décrivent la sensation de ne jamais pouvoir "éteindre leur cerveau". Même lorsqu'elles prennent un moment pour elles, une partie de leur attention reste tournée vers l'organisation familiale. À la longue, cela peut générer beaucoup de fatigue, mais aussi du stress, un sentiment de surcharge ou encore de l'irritabilité.
Certaines mères finissent par avoir l'impression de porter seules le fonctionnement de toute la famille. Et cette fatigue est parfois difficile à expliquer à son partenaire, à son entourage, et même parfois, à soi même.Parce qu'à la question « Qu'est-ce qui ne va pas ? », il n'y a pas toujours une réponse précise. Il ne s'est rien passé de particulier. C'est simplement l'accumulation de tout qui peut devenir submergeant.
Pourquoi est-il important d'en parler ?
Pendant longtemps, cette charge invisible est restée difficile à nommer. Or, mettre des mots sur ce que l'on vit permet souvent de mieux le comprendre et surtout de faire évoluer une situation qui ne nous convient pas toujours ou qui devient trop lourde à porter.
Parler de charge mentale ne consiste pas à désigner un responsable ou à compter les points au sein du couple. Il s'agit d'abord de rendre visible un travail qui ne se voit pas. Le partenaire, souvent sincèrement, ne le mesure pas non plus. Ainsi, en parler permet d'identifier cette charge et de comprendre ce que cela signifie. Et lorsque l'on comprend que penser, anticiper et organiser constituent un véritable travail, il devient plus facile d'imaginer une répartition différente.
Une responsabilité collective
La charge mentale ne concerne pas un seul parent, avec un parent par défaut et l'autre qui aide. Elle concerne les deux parents et doit être réparties en fonction de ce qui convient à tous. Parfois, cela nous va de la porter entièrement, parfois non. Mais il est important de mettre des mots dessus et de la répartir de manière équitable.
De plus, cela ne concerne pas uniquement les familles en elle même. La question de la charge mentale interroge aussi notre manière de représenter la parentalité. Pendant longtemps, nous avons davantage appris aux femmes à prendre soin des autres qu'à demander de l'aide. Nous avons davantage valorisé la mère qui pense à tout que celle qui délègue. Petit à petit, ces représentations évoluent.Parler de charge mentale, comme on le fait de plus en plus régulièrement, participe à ce changement. Pas dans le but d'opposer les parents ou de dire que les mères font mieux que les pères. Mais bien dans l'optique de construire des familles où chacun peut prendre soin des autres, sans s'oublier lui-même.
Vous n'avez pas à tout porter
Si vous avez parfois l'impression que votre cerveau ne s'arrête jamais, que vous pensez en permanence à ce qu'il reste à faire ou que vous avez le sentiment d'être la seule à maintenir l'équilibre familial, sachez que vous êtes loin d'être seule. La charge mentale n'est pas un manque d'organisation et le fait de sentir submerger n'a rien à voir avec le fait de ne pas réussir.
Elle est souvent le résultat d'une accumulation de responsabilités invisibles. Et comme toute responsabilité, elle peut être reconnue, discutée et progressivement mieux partagée. Prendre soin d'une famille ne devrait jamais reposer entièrement sur les épaules d'une seule personne.
Et prendre soin de la famille passe aussi par prendre soin de vous.