L’arrivée d’un bébé vient toujours bouleverser un équilibre familial, c'est normal. On devient parent, ou on le redevient, le couple change, le quotidien aussi, et il faut progressivement trouver une nouvelle manière de fonctionner ensemble. Mais lorsqu’un bébé arrive dans une famille recomposée, ces changements viennent se superposer à une organisation et à des liens qui ont souvent déjà demandé du temps pour se construire.
Parce qu’avant même ce bébé, il y avait déjà une histoire, et une histoire avant l'histoire. Il y avait un couple, mais aussi des enfants nés d’une autre relation, d'une autre histoire qui leur appartient avec un autre parent qui continue parfois d’occuper une place importante dans l’organisation familiale, des habitudes, des temps de garde, des liens plus ou moins simples entre beaux-parents et beaux-enfants. Et souvent, au fur et à mesure du temps, chacun avait commencé, tant bien que mal, à trouver sa place.
Et puis un nouvel enfant arrive.
Cette naissance, si elle est souvent évidemment une volonté et une immense joie, peut aussi faire émerger des peurs, des comparaisons, de la culpabilité, de la jalousie ou simplement beaucoup de questions que l’on n’ose pas toujours formuler, parce qu’on aimerait que tout soit plus simple.
Un bébé qui arrive dans une famille qui existe déjà
Dans une première parentalité, le bébé transforme un couple en famille. Dans une famille recomposée, la famille existe déjà, mais sa naissance oblige malgré tout chacun à se repositionner.
C’est probablement l’une des particularités de cette situation : le bébé n’arrive pas sur une page blanche. Il arrive au milieu de liens qui ont leur histoire, de places déjà occupées, parfois un peu floues et parfois encore fragiles.
Un beau-parent a peut-être mis des années à trouver la bonne place, le bon équilibre ou peut être pourrait on dire la bonne distance (incluant une proximité qui peut être très grande, mais qui est propre à chacun) avec les enfants de son conjoint. Le parent peut avoir cherché longtemps comment conjuguer sa vie de couple avec sa parentalité précédente. Les enfants ont eux-mêmes dû accepter la séparation de leurs parents, l'arrivée d'un nouveau conjoint, parfois un déménagement ou une nouvelle organisation de leur quotidien.
La naissance ne vient pas effacer tout cela. Elle vient s’y ajouter et, forcément, le système familial se réorganise une nouvelle fois.
Quand la belle-mère devient mère à son tour
Il y a aussi cette expérience très particulière: celle d’avoir déjà vécu auprès d’enfants, parfois pendant plusieurs années, tout en devenant mère pour la première fois. On peut avoir participé au quotidien de ses beaux-enfants, avoir fait des repas, des vacances, des sorties, s’être inquiétée pour eux, avoir créé avec eux un lien très fort et pourtant découvrir avec son propre enfant quelque chose de complètement nouveau.
Cela peut être merveilleux, mais aussi déstabilisant. Parce qu’une question peut apparaître : vais-je aimer cet enfant différemment ? Et si la réponse est oui, qu’est-ce que cela dit de moi ? Est-ce injuste pour mes beaux-enfants ? Est-ce que mon conjoint remarquera cette différence ? Est-ce que les enfants la ressentiront ?
Pourtant, demander à tous les liens d’être identiques n’est pas vraiment réaliste. Dans une famille recomposée comme ailleurs, les relations ne se construisent ni au même moment, ni de la même manière, ni à partir de la même histoire. Reconnaître cette différence ne signifie pas que certains enfants doivent être moins considérés, moins respectés ou moins entourés. Cela signifie simplement que l’équité n’implique pas nécessairement une parfaite égalité des sentiments.
Et accepter cela permet justement de sortir d’une culpabilité impossible : celle de devoir ressentir exactement la même chose pour tout le monde. Cela n'est pas nécessaire. Et vous avez le droit d'aimer différemment votre enfant et vos beaux enfants, ça ne fait pas de vous quelqu'un d'injuste.
Pour le père aussi, ce n’est pas « comme la première fois »
Une autre inquiétude peut apparaître lorsque l’un devient parent pour la première fois alors que l’autre a déjà des enfants. La grossesse, la première échographie, les préparatifs, l’accouchement, les premiers jours avec un nouveau-né… Pour l’un, tout est inédit. Pour l’autre, certaines de ces expériences ont déjà été vécues.
Il peut alors y avoir cette peur un peu douloureuse : et si mes premières fois étaient moins importantes pour lui parce qu’elles ne sont pas les siennes ?
Mais une expérience n’est jamais la répétition d’une autre. Ce n’est pas le même enfant, pas le même couple, pas la même période de la vie et souvent finalement plus tout à fait le même parent non plus. On ne vit pas une naissance à 25, 35 ou 45 ans exactement de la même façon. On ne devient pas parent avec une personne comme on l’a été avec une autre. Cette nouvelle parentalité appartient à cette nouvelle histoire.
Et peut-être que l’enjeu est moins de chercher à recréer une « première fois » que de construire leur première fois à eux, dans ce couple-là, avec cet enfant-là.
Quelle place pour les enfants déjà présents ?
Pour les enfants, l’arrivée du bébé peut également avoir une signification particulière. Dans toutes les familles, l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur peut provoquer de la jalousie, de l’excitation, de l’inquiétude ou une certaine régression. Il est déjà essentiel de garder ça en tête: ces sentiments sont classiques, même dans les familles non recomposées. Mais dans une famille recomposée, d’autres questions peuvent s’ajouter.
Le bébé, lui, vivra avec son papa et sa maman tous les jours alors que les aînés ne sont présents qu’une semaine sur deux, voire moins. Il appartient biologiquement aux deux adultes du foyer. Il peut alors représenter, dans l’imaginaire de certains enfants, la nouvelle famille dont ils pourraient craindre d’être, eux, à la périphérie. Voir d'être "remplacés". Même lorsqu’aucun adulte ne pense les choses ainsi.
Un enfant peut donc aimer énormément son petit frère ou sa petite sœur et ressentir en même temps de la jalousie ou de l’injustice. Il peut être heureux de sa naissance tout en ayant besoin de vérifier qu’il possède toujours sa place auprès de son parent. Ces sentiments ne sont pas contradictoires.
L’enjeu n’est probablement pas de lui demander d’être immédiatement heureux et enthousiaste, mais de lui permettre d’avoir des sentiments complexes sans lui faire porter la culpabilité de les ressentir.
Et quelle place pour le bébé ?
On pense beaucoup, et à raison, aux enfants qui étaient là avant. Mais le nouvel enfant aura lui aussi une expérience particulière de la famille. Il pourra grandir avec des frères et sœurs qui ne sont pas toujours présents. Certaines semaines, la maison sera pleine ; d’autres, beaucoup plus calme. Il pourra ne pas comprendre immédiatement pourquoi ses frères et sœurs partent régulièrement vivre ailleurs alors que lui reste avec ses deux parents.
Plus tard, il pourra aussi percevoir qu’une partie de l’histoire familiale s’est déroulée avant lui. Là encore, il n’y a pas nécessairement quelque chose à réparer. Sa famille sera simplement celle-là. Une famille avec plusieurs maisons, plusieurs histoires, plusieurs liens et parfois plusieurs manières d’être frères et sœurs.
Ce qui compte probablement davantage est que chacun puisse savoir quelle est sa place sans avoir à la défendre constamment. Et c'est aussi la que la communication est essentielle: expliquer la situation à son enfant aide à la vivre plus sereinement. Il a le droit de ne pas comprendre certaines choses, de s'inquiéter, d'être triste parfois que ses frères et soeurs ne soient pas. En parler avec lui ouvertement aidera toujours à mieux comprendre et à appréhender cette situation sereinement.
Faut-il demander l’avis des enfants avant d’avoir un bébé ?
C’est une question particulièrement délicate dans les familles recomposées. Certains couples ressentent le besoin de demander aux enfants s’ils seraient heureux d’avoir un petit frère ou une petite sœur, parfois même avant de prendre leur décision. Les écouter peut évidemment être précieux. Leurs inquiétudes, leurs résistances ou leur enthousiasme donnent des informations importantes sur la manière dont ils vivent la famille.
Mais écouter un enfant n’est pas lui confier la décision.
Le désir d’enfant appartient aux adultes. Demander à un enfant de décider s’il « autorise » ou non une naissance peut d’ailleurs lui donner une responsabilité beaucoup trop lourde. S’il répond oui et vit ensuite difficilement l’arrivée du bébé, il peut avoir l’impression de ne plus avoir le droit de s’en plaindre. S’il répond non et que le bébé arrive malgré tout, il peut avoir le sentiment que sa parole n’a servi à rien.
On peut donc entendre ce qu’il ressent, accueillir ses peurs et préparer avec lui les changements à venir sans faire de lui celui qui décide de la composition future de la famille.
La tentation de vouloir que tout soit parfaitement équitable
C’est souvent l’une des grandes pressions des familles recomposées dans de nombreuses situations : vouloir prouver que personne n’est lésé.
On compte parfois les cadeaux, les sorties, les moments passés ensemble, l’attention donnée à chacun. On s’inquiète de savoir si les aînés auront l’impression que le bébé reçoit davantage, si le nouveau conjoint en fait trop ou pas assez, si les grands-parents traiteront tous les enfants de la même manière.
Cette vigilance part d’une intention bienveillante, mais elle peut aussi devenir épuisante, voire délétère.
Parce que l’équité ne signifie pas que chacun doit recevoir exactement la même chose à chaque instant. Un nouveau-né aura besoin de beaucoup de disponibilité physique. Un adolescent aura besoin d’autre chose. Un enfant présent une semaine sur deux n’aura pas exactement le même quotidien que celui qui vit en permanence dans le foyer.
L’enjeu est plutôt que personne n’ait durablement le sentiment que sa place est devenue secondaire ou conditionnelle. Et, encore une fois, c'est une question que l'on ne se poserait pas forcément dans une famille classique avec juste des enfants plus grands. Peut être alors est-ce aussi ça faire famille: ne pas ajouter de culpabilité ou de stresse autour d'une situation où il n'y en aurait pas si nos beaux enfants étaient nos enfants. Parce que ça peut aussi se passer simplement comme ça.
Le couple aussi doit retrouver sa place
Au milieu de toutes ces préoccupations autour des enfants, il reste le couple. Le couple amoureux comme le couple parental.
Et ce couple peut lui aussi être particulièrement sollicité. Le parent notamment peut se retrouver pris entre la volonté de protéger ses premiers enfants et celle de construire cette nouvelle parentalité. Le beau-parent, quant à lui, devenu parent peut avoir besoin que son conjoint reconnaisse que, pour lui, l’expérience est nouvelle. Des désaccords éducatifs jusque-là relativement théoriques peuvent devenir beaucoup plus concrets lorsqu’un enfant commun arrive.
Certaines différences peuvent même apparaître pour la première fois : ce que l’on acceptait comme belle-mère ou beau-père n’est pas nécessairement ce que l’on souhaite comme parent.
Cela ne signifie pas que quelque chose ne fonctionne pas. Cela signifie surtout qu’un nouvel équilibre est à construire. Encore une fois.
Il n’existe peut-être pas de famille recomposée parfaitement « recomposée »
On imagine parfois la réussite d’une famille recomposée comme le moment où elle finirait par fonctionner exactement comme une famille qui ne l’est pas. Tout le monde s’aimerait de la même manière, les différences disparaîtraient et l’on ne saurait presque plus qui est le parent de qui. Mais ce n’est peut-être ni nécessaire, ni même souhaitable.
Une famille recomposée porte plusieurs histoires. Certains liens sont biologiques, d’autres se sont construits avec le temps. Certains enfants vivent ensemble tous les jours, d’autres une semaine sur deux. Certaines relations sont immédiatement évidentes, d’autres demandent des années et certaines resteront peut-être toujours plus distantes.
Cela n’empêche pas de faire famille. Peut-être que l'enjeu n’est finalement pas que toutes ces différences disparaissent, mais qu’elles puissent exister sans que personne ne sente sa place menacée.
L’arrivée d’un bébé peut alors être vertigineuse parce qu’elle remet beaucoup de choses en mouvement. Elle peut réveiller des peurs que l’on pensait dépassées, faire apparaître de nouvelles jalousies, obliger chacun à redéfinir un peu sa place.
Mais elle peut aussi créer quelque chose de nouveau. Non pas une famille parfaitement lisse dans laquelle chacun s’aimerait exactement de la même manière, mais une famille capable de faire de la place à plusieurs histoires à la fois. Et finalement, comme dans toutes les familles, l’équilibre ne se trouve probablement pas une fois pour toutes. Il se construit, se perd parfois, puis se reconstruit à mesure que chacun grandit.