Anxiété

Devenir parent et découvrir une nouvelle forme d’anxiété

Peur qu'il lui arrive quelque chose, ou à nous, peur de mal faire, peur de la différence... Toutes ces peurs qui peuvent nous hanter, les comprendre et essayer de les apaiser

Devenir parent et découvrir une nouvelle forme d’anxiété


Il y a une anxiété particulière qui peut apparaître lorsque l'on devient parent, et à laquelle on n'est pas toujours préparé. On sait avant d'avoir un enfant que l'on va s'inquiéter pour lui, bien sûr, mais on ne mesure pas forcément à quel point le fait d'aimer et d'être responsable de quelqu'un peut soudainement ouvrir tout un nouveau champ de peurs. 

La peur qu'il lui arrive quelque chose, qu'il tombe malade, qu'il ait un accident, que l'on ne remarque pas un problème suffisamment tôt. 

Il y a aussi la peur aussi de mal faire, de prendre une mauvaise décision, de ne pas répondre correctement à ses besoins ou de faire quelque chose aujourd'hui qui aura des conséquences sur lui plus tard. 

Et puis il y a parfois cette autre peur, vertigineuse, à laquelle on pensait peut-être beaucoup moins avant : celle qu'il nous arrive quelque chose à nous. Parce que mourir, tomber malade ou avoir un accident ne signifie plus seulement qu'il nous arrive quelque chose, mais aussi que notre enfant pourrait devoir grandir sans nous.

Toutes ces pensées peuvent être particulièrement présentes avec un premier enfant, parce qu'en plus de la responsabilité immense que l'on ressent soudainement, il faut composer avec le fait que presque tout est nouveau. On ne sait pas encore forcément ce qui est normal chez un bébé, ce qui doit inquiéter, à quel moment consulter, si ce bruit qu'il fait en dormant est habituel, si cette quantité de lait est suffisante, si son sommeil ressemble à celui des autres bébés. Plus tard, les sujets changent mais le mécanisme peut rester assez similaire : est-ce normal qu'il ne parle pas encore beaucoup ? Est-ce qu'il devrait jouer davantage avec les autres ? Est-ce que je pose suffisamment de limites ? Est-ce que j'en pose trop ? Est-ce que je lui donne assez d'attention ? Est-ce que je l'empêche de devenir autonome ? À mesure que notre enfant grandit, les inquiétudes grandissent parfois avec lui et trouvent simplement de nouveaux endroits où se loger.

Quand notre cerveau se met à chercher tous les dangers possibles

Cette vigilance nouvelle a quelque chose de finalement assez logique. Lorsque nous devenons responsables d'un tout petit être qui dépend énormément de nous, notre attention se porte naturellement davantage sur ce qui pourrait représenter un danger pour lui. Une partie de cette vigilance est utile : elle nous pousse à sécuriser son environnement, à répondre à ses besoins, à consulter lorsqu'il est malade ou à intervenir lorsqu'une situation devient dangereuse. Le problème n'est donc pas d'avoir peur ou de s'inquiéter, parce que l'inquiétude fait aussi partie de la parentalité. Ce qui devient difficile, c'est lorsque notre cerveau semble ne plus réussir à faire la différence entre « quelque chose nécessite mon attention » et « quelque chose de terrible pourrait théoriquement arriver ».

L'anxiété fonctionne beaucoup avec cette deuxième possibilité. Elle ne nous parle pas forcément de ce qui est en train d'arriver, mais de tout ce qui pourrait arriver. Et lorsque l'enjeu est notre enfant, il devient très difficile de répondre à cette pensée par un simple « oui, mais c'est peu probable ». Parce que même une possibilité minuscule peut sembler insupportable lorsqu'elle concerne quelqu'un que l'on aime autant. Alors on vérifie qu'il respire, parfois plusieurs fois. On recherche un symptôme sur Internet alors que l'on avait décidé de ne plus le faire. On demande à quelqu'un si son comportement lui semble normal, puis à quelqu'un d'autre parce que la première réponse ne nous a rassuré que quelques heures. On compare avec les autres enfants, on surveille les étapes de développement et on essaie finalement d'obtenir quelque chose que la parentalité ne pourra jamais complètement nous donner : la certitude que tout ira bien.

La peur de mal faire

Il y a aussi une forme d'anxiété très contemporaine autour de la manière d'élever nos enfants. Nous avons aujourd'hui accès à énormément d'informations sur l'attachement, le développement du cerveau, le sommeil, l'alimentation, les émotions, les écrans, le langage, la motricité ou encore les différentes pratiques éducatives. C'est évidemment une richesse, et beaucoup de ces connaissances nous permettent de mieux comprendre les enfants. Mais lorsqu'on est déjà anxieux, cette quantité d'informations peut aussi donner l'impression que chacune de nos décisions est déterminante et qu'il existerait quelque part une bonne manière de faire qu'il faudrait absolument réussir à trouver.

On peut alors commencer à beaucoup s'observer soi-même. Est-ce que j'ai suffisamment accueilli son émotion ? Est-ce que j'ai eu tort de le laisser pleurer ces quelques minutes ? Est-ce que je l'ai trop habitué aux bras ? Est-ce que j'aurais dû faire autrement pour son sommeil ? J'ai crié hier, est-ce que je lui ai fait du mal ? Et plus on lit de contenus sur la parentalité, plus la liste des choses auxquelles il faudrait penser peut parfois devenir immense. Pourtant, nos enfants ne se construisent pas à partir d'une seule soirée où nous avons perdu patience, d'une réponse imparfaite ou d'une décision que nous aurions prise différemment avec le recul. Une relation se construit sur des milliers d'interactions, avec des moments où l'on comprend très bien son enfant et d'autres où l'on se trompe, des moments où l'on est disponible et d'autres où l'on est épuisé, et surtout la possibilité de revenir vers lui lorsque quelque chose s'est mal passé.

La peur qu'il soit différent

Je pense que c'est une peur dont on parle assez peu parce qu'elle peut être difficile à avouer. Lorsque nous attendons un enfant, puis lorsque nous le regardons grandir, nous imaginons forcément certaines choses pour lui, parfois sans même nous en rendre compte. Nous voulons qu'il aille bien, qu'il puisse avoir des amis, apprendre, être autonome, trouver sa place et, finalement, avoir une vie qui lui convienne. Alors lorsqu'une différence apparaît, ou simplement lorsqu'il ne fait pas quelque chose au même moment que les autres, l'inquiétude peut rapidement prendre beaucoup de place.

Les comparaisons sont particulièrement efficaces pour alimenter cette anxiété. L'enfant de notre amie parle déjà beaucoup alors que le nôtre utilise trois mots, celui que l'on croise au parc semble beaucoup plus à l'aise avec les autres, un bébé du même âge marche déjà tandis que le nôtre n'en a manifestement aucune envie. Certaines inquiétudes méritent bien sûr d'être discutées avec un professionnel, et demander un avis lorsque quelque chose nous questionne durablement est justement une manière de prendre soin de son enfant. Mais il faut aussi composer avec une réalité parfois inconfortable mais qui est pourtant bien réelle : les enfants ne suivent pas tous exactement la même trajectoire et devenir parent, c'est aussi découvrir progressivement l'enfant que nous avons réellement, avec son tempérament, son rythme, ses facilités et peut-être ses difficultés, plutôt que celui que nous avions imaginé avant de le connaître.

Et puis il y a la peur qu'il nous arrive quelque chose

Celle-ci dit beaucoup du bouleversement que représente le fait de devenir parent. Certaines personnes qui n'avaient jamais été particulièrement préoccupées par leur propre santé peuvent soudainement devenir beaucoup plus sensibles au moindre symptôme. Un trajet en voiture peut faire surgir la pensée d'un accident, une douleur inhabituelle celle d'une maladie grave, et derrière ces scénarios il y a souvent une idée encore plus douloureuse : « mon enfant aurait besoin de moi et je ne serais plus là ».

Il ne s'agit plus seulement d'avoir peur pour soi. Notre propre vulnérabilité prend une autre dimension parce qu'elle pourrait avoir des conséquences pour quelqu'un qui dépend de nous. Cela peut être très déstabilisant et donner l'impression que le monde est devenu plus dangereux depuis que nous avons un enfant, alors que c'est surtout notre perception du risque qui a changé : nous avons désormais infiniment plus à perdre.

Comment retrouver un peu d'apaisement ?

La première chose est peut-être de ne pas chercher à supprimer toute inquiétude. Il paraît assez illusoire d'aimer profondément un enfant, d'être responsable de lui et de ne jamais avoir peur de rien. L'objectif peut plutôt être d'apprendre progressivement à reconnaître les moments où notre inquiétude nous transmet une information utile et ceux où elle essaie simplement de nous faire obtenir une certitude que nous ne pourrons pas avoir.

Lorsqu'une peur arrive, on peut par exemple essayer de se demander : « Est-ce qu'il y a quelque chose que je peux raisonnablement faire avec cette information ? » Si mon enfant présente un symptôme inhabituel, je peux demander un avis médical. Si son développement m'interroge depuis quelque temps, je peux en parler avec un professionnel qui le connaît. Si une situation n'est pas sécurisée, je peux la modifier. Mais si j'ai déjà obtenu une réponse, que mon enfant va bien et que mon cerveau me demande malgré tout de vérifier une quatrième fois, il est possible que ce ne soit plus vraiment le danger qui réclame mon attention mais mon anxiété qui cherche à être rassurée.

Cela peut aussi passer par le fait de faire un peu de tri dans les informations que l'on consomme. Quand on devient parent, et encore plus lorsque l'on est inquiet, on peut passer énormément de temps à chercher des réponses : sur Google, les réseaux sociaux, les forums, auprès d'autres parents. Le problème est que l'on finit souvent par trouver autant d'avis qu'il existe de personnes et que cette recherche censée nous rassurer produit parfois exactement l'effet inverse. Choisir quelques sources auxquelles on fait confiance, identifier les professionnels vers lesquels on peut se tourner et accepter de ne pas chercher systématiquement une deuxième, troisième ou dixième réponse peut déjà permettre de sortir un peu de cette spirale.

Enfin, il y a probablement un apprentissage beaucoup plus profond, et aussi beaucoup plus difficile : celui de tolérer une part d'incertitude. Nous pouvons faire beaucoup de choses pour nos enfants, les protéger de nombreux dangers, prendre soin de leur santé, leur offrir un environnement sécurisant et être présents lorsqu'ils ont besoin de nous. Mais nous ne pourrons pas leur garantir une vie sans maladie, sans accident, sans chagrin, sans difficulté ou sans erreur de notre part. Devenir parent nous confronte assez brutalement à cette absence de contrôle, et une partie de l'apaisement consiste peut-être moins à parvenir à contrôler davantage qu'à apprendre, petit à petit, à vivre avec ce que nous ne pouvons pas contrôler.

Quand l'anxiété prend trop de place

Il est important malgré tout de ne pas tout mettre sur le compte des inquiétudes « normales » des parents. Pendant la grossesse comme après la naissance, l'anxiété peut devenir réellement envahissante. Lorsque les pensées inquiétantes occupent une grande partie de la journée, empêchent de dormir même lorsque le bébé dort, conduisent à vérifier constamment qu'il respire ou qu'il va bien, rendent très difficile le fait de le confier à quelqu'un, provoquent des crises d'angoisse ou empêchent progressivement de faire certaines choses par peur qu'un événement arrive, cela mérite d'en parler.

Demander de l'aide ne nécessite pas d'attendre que la situation devienne insupportable. Une sage-femme, un médecin, un psychologue ou un professionnel spécialisé en périnatalité peut aider à comprendre ce qui se passe et à retrouver davantage de tranquillité. L'idée n'est pas de devenir un parent qui ne s'inquiète jamais, mais de ne pas avoir à vivre constamment avec la sensation qu'une catastrophe pourrait arriver.

Il y aura probablement toujours quelque part une petite part de peur dans le fait d'aimer son enfant. Parce que nous savons à quel point il compte, parce que nous voudrions pouvoir lui éviter tout ce qui fait mal et parce que nous découvrons en même temps que nous ne pourrons pas maîtriser tout ce qui lui arrivera. Mais entre ne plus avoir peur du tout et vivre en permanence dans l'anticipation du pire, il existe beaucoup d'espace. Un espace dans lequel on peut protéger son enfant sans surveiller chaque seconde, s'interroger sans remettre en question chacune de ses décisions, consulter lorsqu'il le faut sans chercher constamment la prochaine chose qui pourrait aller mal, et surtout réussir aussi à profiter des moments où, simplement, tout va bien.


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