La peur de se perdre
Avant de devenir mère, j'avais peur de me perdre, mais j'avais aussi peur de « nous » perdre. J’avais peur que la fatigue prenne toute la place, que les journées ne tourne qu’autour des besoins de notre bébé, des biberons, des repas, du sommeil, des rendez-vous, des lessives et de tout ce qu’il faudrait penser à faire. J’avais peur que l’on arrive pas à s'entendre, ou que l'on parvienne à devenir une équipe efficace pour s’occuper d’un enfant, mais que quelque part au milieu de tout ça, on oublie les amoureux que nous sommes.
J'avais aussi peur que l'arrivée d'un enfant bouleverse tellement notre équilibre que nous ne sachions pas comment en construire un nouveau. Et puis notre fils est arrivé. Notre équilibre a effectivement changé. Il a fallu ajuster certaines choses, en abandonner d’autres, apprendre à fonctionner autrement. Mais je crois que ce que je n’avais pas encore compris avant de devenir mère, c’est que préserver son couple ne signifie pas réussir à conserver exactement la vie que l’on avait avant. Peut-être que l’enjeu est plutôt d’accepter que le « nous » change lui aussi, mais que l'on reste un couple, et que l'on peut continuer à s'aimer aussi fort malgré ces changements.
Le couple ne disparaît pas, mais il doit faire de la place
L’arrivée d’un enfant transforme énormément de choses, sur plusieurs niveaux à la fois.
Le temps disponible tout d'abord n'est plus le même. Au début notamment, un petit être dépend totalement de nous, alors forcément, on ne dispose plus de notre temps comme avant. La fatigue également peut rendre plus impatient, plus susceptible, parfois moins disponible émotionnellement. Les responsabilités augmentent et, avec elles, toutes ces petites décisions qui n’existaient pas auparavant : qui se lève cette nuit ? Qui prend le rendez-vous chez le pédiatre ? Est-ce qu’on le laisse pleurer quelques instants ou est-ce qu’on y va tout de suite ? Comment répartit-on les tâches ? Quand est-ce que chacun peut souffler ?
C'est dans ce contexte qu'une nouvelle dimension du couple apparaît : le couple de coparents.
Il y avait jusque-là le couple amoureux, avec son histoire, ses habitudes, son intimité, ses projets, ses façons de se retrouver. Il y a désormais aussi deux parents qui doivent apprendre à prendre soin ensemble d’une autre personne. Ces deux dimensions peuvent parfaitement coexister, la seconde n'a pas vocation à remplacer la première. Mais elles n’ont pas toujours les mêmes besoins, et pas toujours en même temps.
On peut être de très bons coparents et réaliser que l’on ne se parle presque plus d’autre chose que de l’enfant. On peut au contraire être très amoureux et traverser de vraies tensions autour de la manière de s’occuper de lui. Comprendre cette distinction peut déjà permettre de mettre des mots sur certaines difficultés : ce n’est pas forcément notre amour qui va mal. Peut-être que nous sommes juste en train d’apprendre à être parents ensemble.
L'équilibre parfait n'existe probablement pas, et ça n'est pas grave
Chez certains couples, cette transition se fait relativement naturellement. Chacun trouve progressivement sa place, les désaccords restent supportables et une nouvelle organisation se dessine assez spontanément.
Pour d’autres, cela secoue beaucoup plus, pour différentes raisons. Parfois parce que la fatigue est immense, ou encore parce que l’un reprend le travail avant l’autre. Parce que la répartition des responsabilités n'est pas optimale et devient source de ressentiment parce que l’un des deux a l’impression de porter davantage. Parce que l’on découvre chez l’autre une manière de faire très différente de celle que l’on imaginait. Cela peut aussi être plus profond, parce que devenir parent vient toucher des choses très profondes en chacun de nous : notre propre enfance, notre rapport aux responsabilités, nos besoins, nos peurs, notre conception de ce qu’est une « bonne » mère ou un « bon » père.
Trouver difficilement son équilibre ne signifie donc pas nécessairement que le couple fonctionne moins bien que celui pour lequel les choses semblent plus fluides. On peut avoir besoin de construire notre équilibre en parlant, en se disputant parfois, en réajustant. En essayant toujours.
Et dans tous les cas, un équilibre trouvé ne l'est pas forcément indéfiniment. Ce qui fonctionne avec un nouveau-né ne sera peut-être plus adapté lorsque l’un des deux reprendra le travail. L'équilibre que l’on trouve à six mois devra peut-être être repensé lorsque l’enfant rentrera à l'école ou encore lorsqu'un deuxième arrivera ou qu’une période professionnelle deviendra plus intense.
Le couple après les enfants n’est peut-être pas quelque chose que l’on équilibre une fois pour toutes. C’est quelque chose que l’on continue d’ajuster au fur et à mesure du temps.
Continuer à se parler, surtout de ce qui ne se voit pas
Il y a les discussions pratiques : qui fait quoi, quand, comment. C'est une question d'organisation et elle est essentielle. Mais il y a également toutes les autres discussions qu'il est souvent nécessaire d'avoir mais que l'on redoute parfois, ou que l'on évite. Dire que l'on est épuisé, que l'on a besoin d'aide. Parler du désir, de l'impression de ne plus plaire. De la confiance. Du manque aussi de l'autre que l'on ressent parfois. Ces conversation sont parfois difficiles par peur, par pudeur ou simplement encore parce que l'on manque d'énergie pour les avoir.
Mais ne pas dire les choses ne les fait pas disparaître. Les frustrations peuvent s’accumuler silencieusement jusqu’à ce qu’une chaussette laissée au mauvais endroit ou un lave-vaisselle non vidé déclenche une dispute qui, en réalité, ne parle absolument pas du lave-vaisselle.
Aussi, parler permet également de découvrir quelque chose d’important : nous ne vivons pas forcément la même transition, même lorsque nous habitons sous le même toit et élevons le même enfant. L’autre ne peut pas toujours deviner ce qui se passe à l’intérieur de nous et parfois ce que l'on croit comprendre n'est pas du tout en accord avec ce que vit notre conjoint.
Etre d’accord sur tout n'est pas indispensable pour être une équipe
Devenir parents, c’est aussi découvrir que l’on peut aimer profondément quelqu’un sans partager exactement sa vision de l’éducation. Nous arrivons chacun avec notre histoire, ce que nous avons reçu de nos propres parents, ce que nous souhaitons reproduire et ce que nous voulons au contraire éviter. Il est donc assez logique que deux personnes ne pensent pas spontanément la même chose sur le sommeil, les limites, les repas, les écrans, la manière de consoler ou mille autres sujets.
Être une équipe ne veut pas forcément dire penser exactement de la même manière. Cela peut aussi vouloir dire réussir à écouter sincèrement ce que l’autre essaie de protéger derrière son opinion, chercher des compromis lorsque c’est possible et continuer à se respecter même lorsque l’on n’arrive pas immédiatement à tomber d’accord. On peut dire : « je ne vois pas les choses comme toi » sans que cela devienne « tu es un mauvais parent », et cette formulation change tout. Chacun peut faire preuve de maladresse tout en faisant au mieux pour son enfant. Le garder en tête durant ces discussions aide énormément à ne pas blesser l'autre, à ne pas tomber dans le jugement de la personne mais à essayer de se mettre d'accord pour le bien de nos enfants.
Préserver le couple ne signifie pas forcément organiser des soirées parfaites
Quand on parle de « prendre soin de son couple », on imagine directement des restaurants, des week-ends à deux, des soirées sans enfants. Et bien sûr, lorsque c’est possible et que l’on en a envie, ces moments peuvent faire beaucoup de bien.
Mais c'est parfois difficile à organiser : parce que le bébé est petit, parce qu’on n’a personne pour le garder, parce que les séparations sont parfois compliqués. Parce qu’on est trop fatigués aussi ou encore parce que financièrement ce n’est pas le moment.
Cela ne veut pas dire qu’il n’existe plus aucune place pour le couple. Parfois, préserver le « nous » tient dans des choses minuscules. Cinq minutes ensemble sur le canapé lorsque l’enfant s’est enfin endormi. Un café partagé le matin. Un message envoyé dans la journée qui ne concerne ni les couches ni la liste de courses. Une série que l’on garde pour regarder ensemble. Se demander réellement : « et toi, comment tu vas ? ». Partager un calin, un geste tendre.
Tous ces moments sont précieux, ils signifient que l'on se voit toujours, que l'on y pense. Ils ne demandent pas d'organisation, ni de beaucoup de temps et ils peuvent aider un quotidien. Voir notre article « 10 rituels pour continuer à prendre soin de nous »
Ne pas oublier non plus les deux personnes derrière le couple
Dans l'équilibre du couple, il y a probablement également une nécessité à prendre soin de soi. En effet, pour qu’il reste un « nous », il faut aussi qu’il reste un « moi » et un « toi ».Devenir parent peut être tellement absorbant que chacun peut finir par manquer d’espace pour exister autrement qu’à travers ce rôle. Et ce n'est pas grave, ça peut être le cas pendant un temps et on peut embrasser complètement cette période sans que cela soit un problème ( article : s'accorder une « ère maman »)
Mais lorsque l'envie est présente, permettre à l’autre de dormir, de voir ses amis, de faire du sport, de sortir seul, de rester une heure sans être sollicité ou simplement de retrouver quelque chose qui lui appartient peut aussi être une manière de prendre soin du couple.
Evidemment, il est nécessaire que cet espace puisse exister pour les deux, et que l’un ne gagne pas sa liberté au prix de l’épuisement de l’autre. On a pas forcément les mêmes envies et les mêmes besoins, mais chacun doit être entendu et soutenu dans ses demandes.
Peut-être que le « nous » ne se perd pas, il se transforme
Je crois que c’est ce que j’aurais aimé comprendre lorsque j’avais peur de perdre mon couple en devenant mère. Oui, un enfant bouleverse un équilibre, en tout cas nécessite de le revoir durant un temps. Et il y aura probablement toujours des périodes où le couple passera davantage au second plan. Des moments où l’on se sentira très proches et d’autres où l’on aura l’impression de fonctionner surtout comme deux collaborateurs, ou même deux colocataires.
L’important n’est peut-être pas de réussir à rester exactement ceux que nous étions avant, ni de maintenir coûte que coûte une version idéale de la vie amoureuse au milieu d’une période qui demande énormément. C’est plutôt de continuer à revenir l’un vers l’autre. D'essayer de continuer à se parler, se regarder, se toucher. Savoir s’excuser aussi quand on s’est blessés, essayer de comprendre l'autre avant de chercher à avoir raison. Savoir admettre qu'il faut réajuster certaines choses lorsque ça ne fonctionne plus. Se rappeler que derrière le père ou la mère que l’autre est devenu, il y a toujours la personne dont on est tombé amoureux. Mais c'est accepter aussi que cette personne ait changé. Parce que finalement, devenir parents ne signifie pas seulement accueillir une nouvelle personne dans une famille. C’est aussi découvrir une nouvelle version de soi, et de son couple, qui ne seront probablement plus tout à fait celles d’avant, mais qui peuvent construire, petit à petit, un nouvel équilibre dans lequel il y a désormais de la place pour trois, quatre, cinq… sans que le « nous » soit obligé de disparaître.