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Élever un garçon aujourd’hui : une responsabilité particulière ?

Comment accompagner nos petits garçons pour qu’ils deviennent des hommes libres des injonctions de genre, respectueux des autres et d’eux-mêmes ? Et si élever un garçon nous invitait aussi à réfléchir à la société dans laquelle nous souhaitons le voir grandir ?

Élever un garçon aujourd’hui : une responsabilité particulière ?



Il m’arrive de trouver ça vertigineux, d’élever un garçon. Aujourd’hui, mon fils est encore petit, il découvre le monde, apprend à reconnaître ses émotions, à entrer en relation avec les autres et à trouver sa place. Mais un jour, ce petit garçon sera un homme. Et lorsque je pense à cet homme qu’il deviendra, je me demande ce que j’aimerais lui avoir transmis, ce que je voudrais qu’il ait compris des autres, de lui-même et du monde qui l’entoure.

Bien sûr, cette question se pose pour tous les enfants, quel que soit leur genre. Nous souhaitons tous, je crois, accompagner nos enfants pour qu’ils deviennent des adultes épanouis, autonomes et empathique. Mais en tant que femme, et désormais en tant que mère d’un garçon, je ne peux pas m’empêcher d’y voir aussi une dimension particulière. Parce que les garçons grandissent encore dans une société traversée par des représentations très fortes de ce que devrait être un homme, et parce que certaines de ces représentations continuent d'avoir des conséquences sur leurs relations aux autres, notamment aux femmes.

Alors, élever un garçon aujourd’hui, est-ce aussi porter une responsabilité sociétale particulière ?

On ne naît pas avec une certaine idée de ce que doit être un garçon

"Les garçons, ça ne pleure pas." Cette phrase, que nous avons presque tous déjà entendue, paraît encore ancrée dans notre langage. Elle dit, à elle seule, beaucoup déjà de ce que nous transmettons encore aux enfants, parfois sans même en avoir conscience.

Très tôt, les enfants découvrent qu’il existe des attentes différentes selon qu’ils sont perçus comme des filles ou des garçons. Ces attentes passent par les jouets, les vêtements ou les activités qu’on leur propose, mais aussi par notre façon de leur parler, de réagir à leurs comportements ou de valoriser certaines de leurs qualités.

On encourage volontiers les garçons à être courageux, forts, audacieux, à ne pas se laisser faire. On valorise parfois davantage chez les filles la douceur, l’attention portée aux autres ou la capacité à prendre soin. Ces tendances ne concernent évidemment pas toutes les familles et ne signifient pas que chaque enfant reçoit les mêmes messages, mais elles participent à ce que la psychologie du développement appelle la socialisation de genre : l'ensemble des processus par lesquels les enfants intériorisent progressivement les normes et les attentes associées à leur genre.

Et le problème n’est évidemment pas de dire à un petit garçon qu’il est fort ou courageux, pas plus qu’il ne serait problématique de valoriser la douceur chez une petite fille. Le problème apparaît lorsque certaines qualités deviennent presque exclusivement associées à un genre, au point que les enfants finissent par comprendre que certaines façons d’être seraient moins acceptables pour eux.

C’est ce que j’aimerais éviter avec mon fils. Je voudrais pouvoir remarquer son courage autant que sa douceur, sa détermination autant que sa capacité à demander de l’aide, sa créativité, sa curiosité, sa sensibilité ou encore son attention aux autres. Qu’il puisse construire son identité sans avoir le sentiment de devoir correspondre à un modèle prédéfini.

Apprendre aux garçons qu’ils ont le droit d’être vulnérables

Je crois que l’une des choses les plus importantes que nous puissions transmettre à nos garçons, c’est qu’ils n’ont pas à être forts en permanence, contrairement à ce qu'ils entendront encore souvent malheureusement.

Un petit garçon a le droit d’avoir peur, de pleurer, de se sentir dépassé, d’être triste ou d’avoir besoin d’être rassuré. Cela semble évident, et pourtant, combien de fois entend-on encore qu’un garçon doit être courageux, qu’il ne doit pas pleurer pour si peu ou qu’il doit apprendre à se défendre ?

En psychologie du développement, nous savons que les enfants construisent progressivement leurs capacités de régulation émotionnelle, notamment à travers les interactions avec les adultes qui prennent soin d’eux. Lorsqu’un parent accueille une émotion, aide son enfant à la reconnaître et lui permet de l’exprimer sans honte, il participe à cet apprentissage.

À l’inverse, lorsqu’un enfant reçoit régulièrement le message que certaines émotions sont inacceptables, il peut apprendre à les dissimuler plutôt qu’à les comprendre. Cela ne signifie pas qu’il cessera de les ressentir, mais qu’il pourra éprouver davantage de difficultés à les identifier, à les verbaliser ou à demander du soutien.

Et c’est aussi pour cette raison que la question dépasse largement celle des pleurs. Je voudrais que mon fils puisse devenir un homme capable de reconnaître sa tristesse sans en avoir honte, d’exprimer une frustration sans avoir besoin d'intimider, de reconnaître ses torts sans vivre cela comme une humiliation. Un homme qui n’aurait pas à transformer chacune de ses vulnérabilités en démonstration de force.

Parce que la sensibilité n’a pas besoin d’être présentée comme une forme de courage pour devenir acceptable. Elle fait simplement partie de notre humanité.

Élever un garçon dans une perspective féministe, qu’est-ce que cela signifie ?

Je crois que l’éducation féministe ne concerne pas seulement les petites filles, et ça devrait d'ailleurs évident à un endroit. Nous parlons souvent, et à juste titre, de la nécessité d’élever des filles libres, indépendantes, capables de poser leurs limites et de ne pas se laisser enfermer dans les rôles qu’on voudrait leur attribuer. Mais cette liberté ne pourra être pleinement partagée que si nous accompagnons aussi les garçons dans une autre manière de concevoir les relations entre les femmes et les hommes.

Pour moi, élever mon fils avec des valeurs féministes ne signifie pas lui apprendre à se méfier de sa masculinité, ni lui faire porter la responsabilité des comportements d’autres hommes. Cela signifie. simplement lui transmettre, dès son plus jeune âge, que les filles et les garçons ont la même valeur, les mêmes droits et la même légitimité à occuper l’espace, à exprimer leurs besoins et à faire leurs propres choix.

Cela passe par des discours, des explications mais aussi des choses très concrètes. Lui apprendre que personne ne lui doit de l’affection, qu’un refus doit être respecté, que les tâches domestiques et le soin des autres ne sont pas des responsabilités féminines, que les filles peuvent être ambitieuses et les garçons attentionnés, sans que cela ait quoi que ce soit d’exceptionnel.

Mais cela passe aussi, et peut-être surtout, par ce qu’il observera autour de lui. Les enfants apprennent surtout lorsqu'ils observent nos comportements, la manière dont les adultes se parlent, se répartissent les responsabilités, expriment leurs désaccords ou respectent leurs limites respectives.

Nous pouvons expliquer à nos enfants que les femmes et les hommes sont égaux, mais si notre organisation familiale ou nos attitudes quotidiennes transmettent systématiquement le message inverse, ce sont aussi ces contradictions qu’ils intégreront.

Une éducation féministe, finalement, c’est peut-être d’abord une éducation qui permet à chacun d’être pleinement une personne, avant d’être assigné à un rôle de fille ou de garçon.

Les hommes que nos garçons deviendront

Il y a une pensée qui me revient souvent lorsque je réfléchis à l’éducation de mon fils : j’aimerais qu’un jour, les femmes qui croiseront sa route n’aient pas à avoir peur de lui.

Cette phrase peut sembler forte lorsqu’on parle d’un petit garçon que l’on regarde aujourd’hui jouer tranquillement dans son salon. Pourtant, elle traduit une préoccupation concrète : celle de contribuer, à mon échelle, à une société dans laquelle les femmes n’auraient plus à anticiper la colère d’un homme, à craindre sa réaction face à un refus ou à adapter constamment leur comportement pour se sentir en sécurité.

Je voudrais que mon fils sache aimer sans posséder, être en colère sans faire peur, être blessé sans chercher à blesser à son tour. Qu’il comprenne qu’un désaccord n’est pas une attaque, qu’un refus n’est pas une humiliation et qu’il n’a pas besoin de dominer quelqu’un pour avoir de la valeur.

Mais je voudrais aussi qu’il sache poser ses propres limites, reconnaître les relations qui ne lui conviennent pas et prendre soin de lui. Car il ne s’agit pas d’élever un garçon qui devrait toujours être gentil, s’effacer ou faire passer les besoins des autres avant les siens. Il s’agit de lui apprendre que le respect est réciproque et qu’il est possible d’être attentif aux autres sans renoncer à soi-même.

J’aimerais, finalement, qu’il devienne ce que l’on appelle parfois un Mensch : une personne profondément humaine, intègre, respectueuse, capable de prendre soin des autres autant que de lui-même.

Peut-on vraiment éduquer un enfant sans lui transmettre de stéréotypes de genre ?

C’est probablement là que se trouve toute la difficulté. Nous grandissons nous-mêmes dans une société qui nous a transmis certaines représentations, parfois profondément ancrées, et il serait illusoire de penser que nous pouvons nous en débarrasser entièrement du jour au lendemain.

Et, même avec cette conscience, il nous arrive certainement, sans le vouloir, de reproduire des attentes différentes envers les filles et les garçons. Nous pouvons nous surprendre à encourager davantage un comportement chez l’un, à en décourager un autre chez l’autre, ou à employer des expressions dont nous n’avons jamais vraiment interrogé le sens.

Et puis nos enfants ne grandissent pas uniquement auprès de nous. Ils fréquentent d’autres adultes, rencontrent d’autres enfants, découvrent des histoires, des dessins animés, des modèles sociaux qui influenceront eux aussi leur manière de se représenter le monde.

L’objectif ne peut donc pas être de construire une éducation parfaitement neutre, dans laquelle aucune représentation genrée ne serait jamais présente. Il me semble plus réaliste, et surtout plus intéressant, de chercher à offrir à nos enfants suffisamment de liberté pour qu’ils puissent explorer leurs goûts, leurs émotions et leurs aspirations sans se sentir limités par leur genre.

Cela implique parfois de questionner nos propres réflexes, de faire attention aux mots que nous employons, mais aussi d’accepter que nos enfants puissent avoir des préférences très conformes aux stéréotypes de genre. Un petit garçon peut aimer les voitures, les super-héros, le football et les jeux de bagarre sans que cela pose le moindre problème. Ce qui compte, c’est qu’il sache qu’il aurait tout autant le droit d’aimer la danse, les poupées, la cuisine ou les activités créatives.

L’enjeu n’est pas de remplacer une injonction par une autre, mais de lui permettre de choisir.

Une responsabilité particulière, mais pas une responsabilité absolue

Il me semble enfin essentiel de rappeler que nous ne décidons pas entièrement des adultes que deviendront nos enfants. Leur personnalité, leurs expériences, leurs rencontres, leur environnement social et leurs propres choix participeront à leur construction, bien au-delà de ce que nous pourrons leur transmettre au sein de la famille.

Élever un garçon ne signifie donc pas porter sur ses épaules la responsabilité de toutes les violences ou de toutes les inégalités qui traversent notre société. Et il serait injuste, particulièrement pour les mères, de transformer cette réflexion en une nouvelle injonction à devoir tout anticiper, tout prévenir et tout réussir.

Les pères ont évidemment un rôle essentiel à jouer, tout comme les autres adultes, les institutions éducatives et la société dans son ensemble. Nous ne pouvons pas demander aux familles de déconstruire seules des représentations qui continuent parfois d’être valorisées partout ailleurs.

Mais cela ne signifie pas non plus que notre rôle soit insignifiant. Nous pouvons participer, à notre échelle, à proposer d’autres modèles, d’autres façons d’être un garçon puis un homme, d’autres manières de vivre ses émotions et d’entrer en relation avec les autres.

Alors oui, je trouve parfois vertigineux d’élever un garçon. Pas parce que je pense que son éducation serait plus importante que celle d’une fille, mais parce que je mesure combien les représentations de la masculinité peuvent peser sur les hommes eux-mêmes, autant que sur celles et ceux qui les entourent.

Et si je ne peux évidemment pas décider de l’homme que deviendra mon fils, j’espère au moins lui avoir donné la possibilité de devenir celui qu’il voudra être, sans avoir à prouver constamment qu’il est un homme. Un homme libre, respectueux, capable d’aimer et d’être aimé. Un homme bien, tout simplement.

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