Écrans & rythmes

La question de l'exposition des enfants sur les réseaux sociaux.

Faut-il exposer ses enfants sur les réseaux sociaux ? C'est une question que l'on se pose de plus en plus à l'ère où le partage est très courant, mais devrait questionner.

La question de l'exposition des enfants sur les réseaux sociaux.

Je connais son prénom. Son âge. Je sais à quoi ressemble sa chambre, ce qu’elle aime manger, les endroits où elle part en vacances. Je sais parfois pourquoi elle a pleuré ce matin, ce qu’elle a reçu pour son anniversaire ou dans quelle école elle va.

Pourtant, je ne l’ai jamais rencontrée. Je la connais simplement parce que sa mère partage une partie de sa vie sur les réseaux sociaux depuis sa naissance.

Et cette situation n’a aujourd’hui plus rien d’exceptionnel.

Photos de naissance, premiers pas, anniversaires, vacances, sorties en famille… Les réseaux sociaux sont devenus pour beaucoup d’entre nous une manière de partager notre quotidien. Et lorsque nos enfants occupent une immense place dans notre vie, il paraît assez naturel qu’ils occupent également une place dans ce que nous partageons.

Selon les données de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (OPEN)-POTLOC reprises par la CNIL, 53 % des parents français ont déjà partagé du contenu concernant leurs enfants sur les réseaux sociaux.

Mais derrière un geste devenu extrêmement banal se trouve une question que nous nous posons peut-être encore trop peu : Avons-nous le droit de construire publiquement une partie de l’identité numérique de nos enfants avant même qu’ils soient capables de choisir ce qu’ils souhaitent montrer d’eux-mêmes ?

Il ne s’agit pas ici de juger les parents qui publient des photos de leurs enfants. La plupart le font évidemment sans aucune mauvaise intention. Il s’agit plutôt de prendre le temps de réfléchir collectivement à une pratique devenue banale extrêmement rapidement, alors même que nous commençons seulement à en mesurer certaines conséquences.

Le « sharenting » : quand les parents racontent leurs enfants sur Internet

Un terme est désormais utilisé pour parler de ce phénomène : le sharenting, contraction des mots anglais sharing — partager — et parenting — parentalité.

Il désigne le fait, pour les parents, de partager en ligne des informations concernant leurs enfants : des photographies et des vidéos, bien sûr, mais aussi des anecdotes, des informations personnelles ou des moments de leur quotidien.

Et c’est peut-être justement là que la réflexion devient intéressante. Parce que la question ne concerne pas seulement les photographies. On peut ne jamais montrer clairement le visage de son enfant et pourtant raconter énormément de choses sur lui. On partage parfois son prénom, son âge, ses difficultés, ses colères, son sommeil, ses peurs. Mais aussi son école, ses passions, ses amis etc. Certaines anecdotes également qui nous semblent amusantes aujourd’hui mais qu’il n’aurait peut-être jamais choisi de raconter lui-même.

Petit à petit, nous pouvons ainsi construire une véritable identité numérique de notre enfant avant même qu’il sache ce qu’est Internet.

Une photo de notre enfant nous appartient-elle vraiment ?

Lorsque nous prenons une photo de notre enfant, il est facile de penser : c’est mon enfant, c’est ma photo, c’est donc à moi de décider. Pourtant, juridiquement comme éthiquement, la question est beaucoup plus complexe.

Depuis la loi du 19 février 2024 visant à garantir le respect du droit à l’image des enfants, le Code civil indique explicitement que les parents protègent ensemble le droit à l’image de leur enfant mineur dans le respect de sa vie privée. Il précise également que l’enfant doit être associé à l’exercice de ce droit en fonction de son âge et de son degré de maturité.

Autrement dit, exercer l’autorité parentale sur un enfant ne signifie pas être propriétaire de son image.

Nous prenons évidemment chaque jour des milliers de décisions pour nos enfants parce qu’ils ne sont pas encore capables de les prendre seuls. Mais notre rôle est justement de prendre ces décisions dans leur intérêt et en protégeant progressivement leur autonomie.

La question pourrait alors être formulée autrement : Si mon enfant était aujourd’hui suffisamment grand pour comprendre exactement ce que signifie publier cette photo devant des centaines, parfois des milliers de personnes, accepterait-il que je le fasse ?

Pour un bébé ou un très jeune enfant, nous ne pouvons évidemment pas obtenir un consentement véritablement éclairé à une publication sur Internet. C’est donc à nous de protéger ce qu’il n’est pas encore capable de protéger lui-même.

« Mais mon compte est privé »

C’est probablement l’un des arguments les plus fréquents. Et il existe évidemment une différence importante entre publier une photographie devant plusieurs centaines de milliers de personnes sur un compte public et partager occasionnellement une image auprès d’un petit groupe de proches.

Mais un compte privé ne signifie pas forcément qu’une image reste entièrement sous notre contrôle. Une photographie peut être enregistrée. Capturée par une capture d’écran. Envoyée à quelqu’un d’autre. Repartagée. Conservée pendant des années.

L’UNICEF rappelle ainsi que le partage en ligne ne peut jamais être considéré comme totalement sûr. Il recommande notamment de réfléchir aux personnes qui auront réellement accès aux publications, aux informations permettant d’identifier les lieux fréquentés par l’enfant et au caractère potentiellement embarrassant ou préjudiciable d'un contenu aujourd’hui ou plus tard.

La CNIL recommande quant à elle fortement de ne pas publier de photos ou vidéos de ses enfants sur les réseaux sociaux, particulièrement lorsque le profil utilisé est public.

Une simple photographie peut révéler beaucoup plus qu’un visage

Une photographie ne montre pas seulement un enfant. Parfois, sur cette photo, on trouve de nombreuses informations si on regarde ce qui se se trouve derrière lui ou autour. Le nom d’une école ou d'un club de sport par exemple. Une ru, une devanture de magasin que l'on reconnaît. Le numéro d’une maison, un parc fréquenté régulièrement.

Ajoutons à cela les informations publiées au fil des semaines et il devient parfois possible de reconstituer une partie étonnamment précise du quotidien d’un enfant. La CNIL rappelle également que les photographies et vidéos peuvent contenir des métadonnées, notamment des informations relatives au lieu ou au moment où l’image a été prise.

Une publication isolée peut sembler anodine, mais parfois elle ne l'est pas et parfois encore, c'est leur accumulation qui finit par raconter beaucoup.

Le risque le plus difficile à regarder : le détournement des images

Il existe ensuite une réalité beaucoup plus difficile à évoquer, mais qu’il serait irresponsable d’ignorer. Des photographies parfaitement ordinaires d’enfants peuvent être récupérées et détournées.

La CNIL rapporte aujourd’hui que 50 % des images ou vidéos d’enfants échangées sur des forums pédocriminels auraient initialement été publiées par leurs parents sur les réseaux sociaux, en se référant au rapport publié en 2024 par la Fondation pour l’Enfance.

Cela ne concerne donc pas uniquement des photographies d’enfants nus ou en maillot de bain. Une photographie du quotidien peut être téléchargée, conservée ou utilisée dans un contexte qui n’a absolument rien à voir avec celui dans lequel elle avait initialement été publiée.

Et l’arrivée de l’intelligence artificielle ajoute désormais un nouveau risque. La CNIL alerte notamment sur les possibilités de créer des hypertrucages ou deepfakes, y compris à partir de photographies parfaitement ordinaires d’enfants habillés.

C’est probablement l’une des choses les plus difficiles à accepter lorsque nous publions une photographie : nous maîtrisons le moment où nous la mettons en ligne, mais beaucoup moins ce qu’elle peut devenir ensuite.

Et si le principal problème n’était même pas le danger ?

Les risques de détournement sont évidemment importants, mais ils ne devraient peut-être pas être notre seule raison de réfléchir. Parce qu’il existe une question beaucoup plus simple : celle de l’intimité.

Imaginez que vos parents aient eu Instagram lorsque vous aviez deux ans. Imaginez pouvoir aujourd’hui retrouver publiquement les vidéos de vos plus grosses colères. Les photos de vos bains. Vos premiers passages sur le pot. Vos difficultés scolaires. Les histoires de vos premières disputes. Vos peurs. Vos problèmes de santé. Une vidéo de vous en train de pleurer parce que vos parents la trouvaient attendrissante.

Peut-être que cela ne vous dérangerait absolument pas. Mais peut-être que si. Et c’est le problème : nous ne pouvons pas savoir aujourd’hui ce que notre enfant souhaitera préserver demain.

Que signifie grandir avec une caméra constamment tournée vers soi ?

Il existe enfin une question sur laquelle nous avons encore peu de recul.

Nous sommes probablement parmi les premières générations de parents capables de documenter presque intégralement l’enfance de nos enfants et surtout de la diffuser instantanément auprès d’un public.

Dans son roman Les Enfants sont rois, Delphine de Vigan pousse cette logique plus loin en racontant l’histoire d’enfants dont la vie entière est transformée en contenu. C’est une fiction, et il ne faudrait évidemment pas en tirer des conclusions scientifiques.

Mais elle soulève une question intéressante : qu’est-ce que cela provoque de grandir en sachant qu’une caméra peut régulièrement être braquée sur soi et que certains moments de notre existence sont susceptibles d’être montrés à d’autres ?

Que se passe-t-il lorsque l’enfant ne sait plus exactement si un moment est simplement vécu ou s’il sera filmé ? Lorsque sa réaction devient potentiellement un contenu ? Lorsqu’il comprend que certaines attitudes font rire, génèrent des commentaires ou attirent davantage l’attention ?

Nous n’avons pas aujourd’hui suffisamment de recul pour affirmer que cette exposition provoquera nécessairement tel ou tel trouble psychologique. Mais justement, nous n'avons pas ce recul et nous prenons quand même cette décision.

Les premiers enfants dont l’existence a été massivement documentée sur les réseaux sociaux commencent seulement à devenir adolescents ou adultes. Nous découvrons en même temps qu’eux ce que signifie avoir une enfance dont une partie peut rester accessible en ligne.

Cette absence de recul ne doit pas nécessairement nous conduire à paniquer. Mais elle peut nous conduire à être prudents.

« Pourtant, je partage seulement de beaux souvenirs »

C’est probablement vrai et c'est en effet important de le rappeler : derrière la majorité de ces publications, il n’y a souvent aucune volonté d’exploiter ou de mettre en danger son enfant. Il y a surtout de la fierté, de l'amour. Il y a aussi l’envie de garder des traces et de montrer à ses proches comme il a grandi.

Parfois aussi, ces partages naissent d'un besoin de partager son quotidien de parent, de créer du lien avec d’autres personnes ou simplement de raconter une partie de sa vie.

Il ne s’agit donc pas d’opposer les « bons parents », qui ne publieraient jamais leurs enfants, aux « mauvais parents », qui le feraient. Nous évoluons tous dans un monde numérique qui s’est installé extrêmement rapidement dans nos vies. Beaucoup de pratiques qui nous semblaient parfaitement anodines il y a dix ans commencent seulement à être questionnées aujourd’hui.

Réfléchir à une pratique ne signifie pas condamner ceux qui l’ont adoptée. Cela signifie simplement accepter de la regarder à nouveau avec les connaissances dont nous disposons maintenant.

Faut-il alors ne plus jamais publier son enfant ?

Chaque famille placera probablement le curseur différemment. Certains parents choisissent de ne jamais publier leurs enfants, d’autres montrent leur silhouette mais pas leur visage. Certains encore utilisent uniquement des espaces privés pour partager des photographies avec leurs proches. D’autres continuent à publier occasionnellement certaines images, mais en sélectionnant davantage ce qu’ils montrent.

La réflexion peut alors être moins binaire que « publier ou ne jamais publier ».

Avant de partager, nous pouvons simplement prendre quelques secondes pour nous demander :

  • Est-ce que cette publication respecte son intimité ?
  • Pourrait-elle lui faire honte dans quelques années ?
  • Est-ce que je serais à l’aise si quelqu’un publiait la même chose sur moi ?
  • Est-ce que la photographie permet d’identifier son école, son domicile ou ses habitudes ?
  • Qui peut réellement voir ou enregistrer cette publication ?
  • Mon enfant est-il assez grand pour me donner son avis ?
  • Et s’il me dit non, suis-je réellement prêt à respecter ce non ?
  • Est-il vraiment nécessaire de montrer son visage pour raconter ce que je souhaite raconter ?

La CNIL conseille également, lorsqu’une publication est faite, de limiter son audience, masquer le visage lorsque cela est possible, éviter les images intimes et désactiver la géolocalisation. Il est également possible de conserver et partager les souvenirs autrement : albums photos, groupes familiaux restreints, espaces de stockage privés, impressions papier… Prendre des centaines de photographies de nos enfants n’oblige pas à les rendre publiques.

Nos enfants font partie de notre histoire. Mais ils ont aussi la leur.

Peut-être est-ce finalement là que se trouve le cœur de cette réflexion.

Nos enfants font partie de notre vie et leur naissance, leur présence nous transforme. Leurs progrès nous remplissent de fierté et leurs difficultés bouleversent notre quotidien. Il est donc naturel d’avoir envie de parler d’eux.

Mais ils ne sont pas seulement nos enfants. Ils sont aussi des personnes.

Des personnes qui auront un jour leurs propres limites, leur propre rapport à leur corps, à leur image, à leur enfance et à leur intimité.

Notre rôle de parent nous donne énormément de responsabilités sur leur vie, mais il ne nous donne pas un droit de propriété sur eux, sur leur histoire.

Et peut-être que protéger leur enfance à l’ère des réseaux sociaux, c’est aussi leur laisser quelque chose qui devient de plus en plus rare : le droit de décider, un jour, de ce qu’ils souhaitent raconter d’eux-mêmes.


Sources et ressources

CNIL, Partage de photos et vidéos de votre enfant sur les réseaux sociaux : quels sont les risques ?, mise à jour du 28 novembre 2025.

Code civil, article 372-1, relatif au droit à l’image de l’enfant mineur.

Loi n° 2024-120 du 19 février 2024 visant à garantir le respect du droit à l’image des enfants.

UNICEF Parentalité, Ce que vous devez savoir sur le « sharenting » ou la diffusion de photos de vos enfants sur Internet.

Fondation pour l’Enfance, L’IA générative, nouvelle arme de la pédocriminalité, rapport 2024.

Delphine de Vigan, Les Enfants sont rois, Gallimard, 2021.

Questions fréquentes

On te répond, en douceur.

Oui, mais les parents ne disposent pas pour autant d’un droit illimité sur l’image de leur enfant. En France, les titulaires de l’autorité parentale doivent protéger ensemble le droit à l’image de leur enfant dans le respect de sa vie privée. La loi prévoit également que l’enfant soit associé à l’exercice de ce droit en fonction de son âge et de sa maturité.

Le terme sharenting vient de la contraction des mots anglais sharing (« partage ») et parenting (« parentalité »). Il désigne le fait pour les parents de partager sur Internet des photos, vidéos ou informations concernant leurs enfants et leur quotidien. Le sharenting ne concerne donc pas uniquement les comptes d’influenceurs ou les parents qui publient énormément leurs enfants. Une accumulation de photos, d’anecdotes et d’informations personnelles peut progressivement créer une identité numérique de l’enfant.

Une photographie publiée en ligne peut être enregistrée, copiée, repartagée ou détournée sans que les parents en soient informés. Elle peut également révéler involontairement certaines informations : école fréquentée, lieu de résidence, activités régulières ou habitudes de la famille. À cela s'ajoutent aujourd'hui de nouveaux risques liés à l'intelligence artificielle, qui permet notamment de transformer ou détourner des photographies existantes. Enfin, au-delà de ces dangers, se pose la question de l’intimité de l’enfant et de son droit à choisir ce qu’il souhaitera rendre public de son enfance.

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