Vous avez dit non pour un deuxième gâteau. Ou peut-être qu’il fallait simplement mettre les chaussures, quitter le parc, entrer dans le bain, sortir du bain, s’asseoir dans la poussette alors qu’il voulait marcher. Peut même que vous avez juste ouvert son yaourt alors qu'il voulait le faire « tout seul ».
Et soudain, votre enfant de plus ou moins deux ans se jette par terre. Il pleure, hurle, se cambre. Il repousse votre main puis semble désespéré lorsque vous vous éloignez. Vous essayez de lui parler, de lui expliquer, de le calmer, parfois de négocier. Et rien ne semble fonctionner.
Et au milieu de cette scène, surtout lorsqu’elle se déroule dans un supermarché ou sous le regard des autres, lorsqu'il y a une pression supplémentaire, une pensée peut arriver très vite : « Il fait un caprice. »
Pourtant, chez un tout-petit, ce que nous appelons communément une « crise » raconte généralement autre chose. Il ne s’agit pas d'un enfant qui maîtrise parfaitement ce qu'il ressent et choisit délibérément de perdre le contrôle. C'est justement l'inverse : il est en train de perdre le contrôle parce qu'il ne possède pas encore les capacités nécessaires pour faire seul avec ce qui se passe en lui.
Et comprendre cela ne signifie pas tout accepter, ne mettre aucune limite ou trouver tout ça formidable. Mais le comprendre, ça peut changer simplement notre manière de répondre à ces moments là.
Un tout-petit peut ressentir intensément, sans encore savoir quoi faire de ce qu'il ressent
À un ou deux ans, et encore après, un enfant peut éprouver de la colère, de la frustration, de la peur, de l'excitation, de la tristesse ou une immense déception. Toutes les émotions sont là, et elles sont souvent intense. Ce qui lui manque en revanche, ce sont les outils pour les traverser et encore plus pour les « maîtriser ».
Les capacités qui permettent de contrôler une impulsion, d'attendre, de garder une règle en tête ou de s'arrêter avant d'agir sont encore en plein développement. Les fonctions exécutives, qui participent notamment au contrôle inhibiteur, à la mémoire de travail et à la flexibilité mentale, se construisent progressivement pendant l'enfance.
Autrement dit, demander à un enfant de 18 mois en pleine tempête émotionnelle de « se calmer » mobilise justement une capacité qu'il est encore en train d'acquérir. Il peut très bien savoir, dans un moment calme, qu'on ne tape pas. La règle est acquise, et pourtant, il se met à taper lorsqu'il est submergé. Il peut avoir entendu cinquante fois qu'il faut rendre le jouet que quelqu'un lui prête et pourtant hurler comme si le monde s'effondrait lorsque l'autre enfant le lui reprend.
Ce n'est pas parce qu'il n'a pas compris la règle ou encore parce qu'il ne veut pas la respecter, ni parce qu'il cherche nécessairement à défier l'adulte qui la lui donne. Mais il existe encore un grand écart entre commencer à comprendre une règle et être capable de contrôler son comportement lorsque l'émotion devient très intense.
« Mais il fait une crise précisément quand je lui dis non… »
Oui, et c'est finalement assez logique, mais ça ne veut pas dire que c'est contre vous. Une grande partie des débordements émotionnels des jeunes enfants survient lorsqu'ils rencontrent une frustration : quelque chose qu'ils désirent leur est refusé, une activité agréable doit s'arrêter, une transition leur est imposée ou la réalité ne correspond tout simplement pas à ce qu'ils avaient imaginé. Et c'est difficile à vivre, à ce moment là, pour eux. Vraiment.
Vous pouvez maintenir votre limite et accueillir l'émotion provoquée par cette limite. « Je sais que tu voulais encore jouer. C'est difficile de partir. Mais nous devons rentrer maintenant. ». Entendre l''émotion et ne pas la minimiser n'annule pas la limite. Et maintenir la limite n'oblige pas non plus à nier l'émotion.
C'est une distinction importante, parce qu'accompagner un enfant qui pleure après un « non » ne signifie pas revenir sur ce « non ». Vous pouvez empêcher une petite main de frapper tout en disant : « Tu es très en colère, je le vois. Mais je ne te laisse pas taper. »
Les deux messages peuvent coexister : ce que tu ressens a le droit d'exister ; certains comportements, eux, ne sont pas possibles.
Pendant une crise, le cerveau n'est pas très disponible pour une grande leçon
Lorsque l'émotion est extrêmement intense, les capacités d'attention, de réflexion et de contrôle sont moins disponibles. Chez un tout-petit, dont les systèmes de régulation sont déjà immatures, ce n'est donc généralement pas le meilleur moment pour donner une longue explication.
On peut être tenté de répéter : « Mais je t'avais prévenu qu'on allait partir. » ; « Regarde-moi quand je te parle. » ; « Calme-toi et explique-moi ce que tu veux. » ? Seulement, à cet instant précis, votre enfant n'est peut-être tout simplement plus en état de mobiliser les capacités nécessaires pour répondre à cette demande.
La priorité devient alors moins de raisonner que d'aider son organisme à retrouver progressivement un état plus calme. Les explications pourront venir après.
C'est ici qu'intervient la corégulation
Avant de pouvoir réguler seul ses émotions, le jeune enfant apprend énormément à les réguler avec quelqu'un. C'est ce que l'on appelle la corégulation.
Concrètement, l'adulte prête momentanément à l'enfant une partie de ses propres capacités de régulation : une présence relativement stable, une voix calme, des gestes prévisibles, des mots simples, parfois un contact physique lorsque l'enfant le souhaite. Ensuite, petit à petit, à travers des centaines de situations quotidiennes, l'enfant construit ses propres stratégies.
Concrètement, ça peut ressembler à :
« Tu es très en colère. Je suis là. »
Puis attendre.
S'asseoir près de lui.
Lui proposer les bras s'il les recherche.
Ou au contraire lui laisser un peu d'espace s'il ne supporte pas d'être touché lorsqu'il est submergé.
Il n'existe pas une technique universelle qui ferait cesser toutes les crises. Certains enfants recherchent immédiatement le contact. D'autres ont besoin de bouger, de pleurer ou de rester quelques instants sans être touchés avant de pouvoir se rapprocher. Coréguler ne veut donc pas forcément dire prendre son enfant dans ses bras jusqu'à ce qu'il arrête de pleurer, ça ne fonctionne pas avec tous les enfants. Cela signifie plutôt : je reste un repère suffisamment stable pendant que quelque chose de très intense te traverse.
Et le « temps calme » ?
Un coin calme peut être très précieux s'il n'est pas vécu comme l'endroit où l'on envoie l'enfant parce que ses émotions dérangent. Quelques coussins, un livre qu'il aime, son doudou, une lumière douce etc peuvent progressivement devenir des repères associés au retour au calme.
Au début, surtout avec un très jeune enfant, ce lieu peut être utilisé avec l'adulte : « On va s'installer ici un petit moment. Je reste avec toi. ». Plus tard, l'enfant pourra parfois commencer à rechercher spontanément cet espace. La différence est importante : le calme n'est pas une punition, c'est une aide. L'objectif n'est pas « va te calmer et reviens quand tu sauras te tenir ».
C'est de lui permettre d'expérimenter progressivement : « Quand quelque chose devient trop intense à l'intérieur de moi, il existe des choses qui peuvent m'aider. »
Mettre des mots, mais sans exiger qu'ils fassent disparaître l'émotion
Nommer les émotions aide progressivement l'enfant à comprendre son monde intérieur.
« Tu es déçu parce que tu voulais rester. »
« Tu avais très envie de ce jouet. »
« Tu es en colère parce que je t'ai dit non. »
Ces phrases ne sont cependant pas des formules magiques.
Votre enfant peut très bien continuer à hurler après, parce que nommer les émotions ne signifie pas les faire disparaître. Cela ne signifie donc pas que ça ne fonctionne pas .
Parce qu'il faut comprendre ici que le but n'est pas nécessairement de faire cesser les pleurs le plus rapidement possible. Il est aussi d'offrir, encore et encore, des mots et des expériences relationnelles qui aideront progressivement l'enfant à reconnaître ce qui lui arrive et à développer ses propres moyens de régulation.
Prévenir certains débordements est aussi une forme d'accompagnement
Une crise n'arrive pas toujours (souvent) uniquement à cause de ce qui vient de se passer. Le gâteau refusé à 18 h 45 peut être la dernière goutte d'une journée remplie de bruit, de séparations, de frustrations, de fatigue et de faim.
Chez les petits, les débordements sont souvent plus probables lorsqu'ils sont fatigués, lorsqu'ils ont faim, lorsqu'ils ont été surstimulés ou confrontés à beaucoup de transitions.
Observer ces schémas permet parfois d'ajuster l'environnement : annoncer doucement une transition, conserver certains rituels, prévoir une collation, réduire les sollicitations après une longue journée ou simplement reconnaître qu'aujourd'hui, votre enfant dispose de moins de ressources que d'habitude. Cela ne permettra pas d'éviter toutes les crises, mais ça permet de savoir ce qui fait que l'on en arrive là parfois et d'essayer de mieux gérer.
Et le but n'est d'ailleurs pas d'éviter toutes les crises.
Parce qu'un enfant a aussi le droit d'être profondément déçu
Nous pouvons parfois avoir l'impression qu'une bonne réponse parentale devrait arrêter la crise. Comme si le fait que notre enfant continue à pleurer signifiait que nous nous y prenons mal. Mais accompagner une émotion ne signifie pas forcément la faire disparaître ou l'empêcher d'arriver forcément.
Votre enfant voulait rester au parc. Vous devez partir. Il est triste. Vous pouvez avoir anticipé la transition, nommé son émotion, proposé vos bras et conservé une voix parfaitement douce… et il peut quand même être très triste de partir ou même en colère. Parce qu'il est déçu et il a le droit de l'être, il a le droit de ressentir ça. Et parfois, être accompagné dans une émotion signifie simplement avoir le droit de la traverser en sécurité.
Et quand nous, parents, n'arrivons plus à nous réguler non plus ?
Dans la question des crises, il y a aussi une personne dont on parle parfois moins et qui pourtant est concernée aussi: l'adulte qui se trouve à côté.
Parce qu'un enfant qui hurle depuis vingt minutes peut être extrêmement difficile à accompagner. Mais aussi parce que parfois nous sommess particulièrement fatigués, pressés, surstimulés aussi. Les crises peuvent mettre dans un état de tension considérable. On peut savoir parfaitement, théoriquement, que notre enfant est débordé et avoir malgré tout envie de crier : « ARRÊTE MAINTENANT. ».
La corégulation ne demande pas d'être un parent parfaitement calme en permanence. Lorsque vous sentez que vous êtes vous-même sur le point de déborder, sécuriser votre enfant et prendre quelques secondes pour respirer, vous éloigner légèrement si cela est possible ou passer le relais à un autre adulte s'il y en a un peut aussi être une manière de prendre soin de la situation.
Et si vous avez crié ? La relation ne s'arrête pas là. On peut revenir et réparer le moment. « J'étais très énervée et j'ai crié. Je suis désolée de t'avoir fait peur. ». Nos enfants n'apprennent pas uniquement à travers nos moments de calme. Ils apprennent aussi, progressivement, que dans une relation, on peut ne pas toujours réagir parfaitement mais réparer ensuite puis se retrouver après un moment difficile.
Derrière la crise, un cerveau qui apprend encore
Changer notre regard sur les crises ne signifie donc ni supprimer les limites, ni laisser un enfant frapper, casser ou obtenir systématiquement ce qu'il réclame. Cela signifie comprendre que derrière un comportement parfois spectaculaire se trouve souvent un petit être humain dont les capacités de régulation sont encore très immatures. Ainsi, même lorsque la raison nous paraît insignifiante, minime, pour lui, l'émotion est tout de même très intense à ce moment là.
Et à son âge, il a encore besoin de nous pour revenir au calme. Puis, progressivement, quelque chose s'intériorise, il grandit, il apprend. Les mots que nous avons posés deviennent les siens. Les stratégies expérimentées ensemble deviennent parfois ses stratégies. Les limites répétées commencent à être intégrées. Le cerveau mûrit aussi.
Cela prend du temps. Et au milieu d'une crise, peut-être pouvons-nous parfois remplacer la question :« Comment faire pour qu'il arrête ? » par une autre : « De quoi a-t-il besoin pour traverser ce moment sans que je renonce pour autant à la limite que j'ai posée ? »
Ce petit déplacement ne rend pas les crises faciles, ne les évite pas non plus, mais il peut changer la manière dont nous les vivons ensemble.