Il y a quelque temps, j’écoutais le podcast ressentir de Jessica Troisfontaine dans lequel l'invité, Charline Gayault, expliquait qu’elle pensait aujourd'hui vouloir des enfants mais que pendant longtemps elle n'en avait pas été sûre. Non pas parce qu’elle était certaine de ne pas en désirer, mais parce qu’elle n’était pas sûre d’avoir envie d’être mère. Elle ajoutait que si elle pouvait être père, en revanche, elle pensait qu’elle aurait été sûre plus tôt d'en vouloir.
Cette phrase m’est restée, parce qu’elle pose finalement une question que l’on formule assez peu : désirer un enfant et désirer devenir mère, est-ce vraiment la même chose ? On parle beaucoup de la baisse de la natalité et du fait que les nouvelles générations souhaitent moins d’enfants. Mais lorsqu’une femme se demande aujourd’hui si elle veut devenir mère, elle ne se demande pas seulement si elle a envie d’aimer, d’élever et de voir grandir un enfant. Elle sait aussi, plus ou moins consciemment, ce que cette maternité risque d’impliquer pour son corps, son temps, sa carrière, sa liberté et son quotidien.
Et si une partie de la baisse du désir d’enfant racontait aussi quelque chose de notre manière de vivre la maternité ?
Les femmes veulent moins d’enfants, mais pourquoi ?
Les chiffres montrent effectivement une évolution importante. Chez les femmes de moins de 30 ans, le nombre moyen d’enfants souhaités est passé de 2,5 en 2005 à 1,9 en 2024. L’INED observe également que les jeunes femmes sans enfant perçoivent aujourd’hui la maternité comme plus contraignante.
Évidemment, il n’existe pas une raison unique à cette évolution. Le coût de la vie, l’incertitude économique, les inquiétudes environnementales et géopolitiques, la difficulté à rencontrer un partenaire avec lequel on souhaite construire une famille, l’évolution de nos aspirations ou simplement le désir parfaitement légitime de mener une vie sans enfant peuvent entrer en jeu. Il ne s’agit donc pas d’affirmer que les femmes feraient davantage d’enfants si les hommes en faisaient davantage à la maison : aucune étude ne permet de tirer une conclusion aussi simple.
Mais il est intéressant de se demander ce que les femmes anticipent lorsqu’elles pensent à une éventuelle maternité. Car avoir un enfant lorsque l’on est une femme ne signifie toujours pas exactement la même chose que lorsque l’on est un homme.
Désirer un enfant et désirer être mère
Il y a d’abord une réalité biologique impossible à partager avec un partenaire masculin: la grossesse, l’accouchement, les suites de couches et parfois l’allaitement. Mais les différences ne s’arrêtent pas au corps. Une fois l’enfant né, les mères continuent en moyenne d’assumer une part beaucoup plus importante de sa prise en charge.
Les données de la DREES sont particulièrement parlantes : parmi les enfants de moins de 6 ans vivant avec leurs deux parents, les mères sont seules en charge de leur enfant un peu plus de 23 heures par semaine en moyenne, soit environ quatre fois plus longtemps que les pères. Plus frappant encore, 45 % de ces enfants ne sont jamais pris en charge par leur père seul au cours d’une semaine habituelle.
Cela ne signifie pas que les pères ne voient pas leurs enfants ou qu’ils seraient tous désengagés. Leur présence auprès des jeunes enfants a au contraire progressé au cours des dernières décennies. Mais être présent auprès de son enfant lorsque l’autre parent est là et porter seul la responsabilité de l’enfant ne recouvrent pas tout à fait la même réalité. Quand on est seul, c’est à nous de penser au repas, aux affaires à emporter, au bain, au coucher, aux pleurs et aux imprévus. Il n’y a personne à côté pour savoir ce qu’il faut faire ensuite.
Et puis il y a tout ce qui ne se mesure pas facilement en heures. Penser au rendez-vous chez le pédiatre, remarquer que les chaussures deviennent trop petites, anticiper les vêtements de la saison prochaine, remplir le dossier de la crèche, prévoir les repas, acheter le cadeau pour l’anniversaire de samedi, savoir qu’il faut reprendre des couches avant qu’il n’y en ait plus… Toutes ces petites choses peuvent sembler insignifiantes prises séparément. Additionnées et répétées quotidiennement pendant des années, elles constituent une responsabilité considérable. C’est aussi cela, la charge mentale : ne pas seulement faire, mais devoir penser à ce qu’il y a à faire.
Alors lorsqu’une femme se demande si elle veut un enfant, peut-être anticipe-t-elle parfois tout cela. Elle ne se demande pas uniquement si elle désire rencontrer cet enfant. Elle se demande aussi, consciemment ou non, si elle veut devenir celle autour de laquelle toute l’organisation familiale risque de s’articuler.
Une maternité qui coûte encore davantage que la paternité
Cette différence se retrouve aussi dans la vie professionnelle. Après l’arrivée d’un enfant, les mères réduisent beaucoup plus fréquemment leur temps de travail que les pères. Les conséquences peuvent ensuite se prolonger sur leurs revenus, leur progression professionnelle, leur retraite ou simplement les opportunités auxquelles elles pourront accéder quelques années plus tard.
Deux personnes peuvent donc décider ensemble d’avoir exactement le même enfant, l’aimer autant et vouloir toutes les deux s’en occuper. Pourtant, cette décision n’a toujours pas, statistiquement, les mêmes conséquences sur leurs vies.
À cela s’ajoutent les attentes que nous continuons à placer sur les mères. Un père qui connaît parfaitement les habitudes de son bébé, se lève la nuit, l’emmène chez le médecin ou part seul une journée avec ses enfants sera encore facilement qualifié de père « très investi ». Pour une mère, ces mêmes comportements sont généralement considérés comme allant de soi. Nous avons heureusement énormément fait évoluer notre représentation de la paternité, mais nous n’avons peut-être pas encore complètement fait évoluer ce que nous exigeons de la maternité.
« Pourtant, avant, les femmes avaient davantage d’enfants »
C’est une objection intéressante, parce que les pères n’étaient certainement pas davantage impliqués autrefois. La différence est peut-être justement qu’on se demandait beaucoup moins s’ils devaient l’être.
Pendant longtemps, la répartition des rôles a été considérée comme naturelle : aux femmes le soin des enfants et de la maison, aux hommes la responsabilité financière du foyer. Les femmes ne disposaient pas non plus des mêmes possibilités pour construire une vie en dehors de la maternité, et devenir mère faisait beaucoup plus systématiquement partie de la trajectoire attendue d’une femme.
Aujourd’hui, heureusement, nous remettons ces rôles en question. Nous considérons davantage qu’un père n’est pas là pour « aider » la mère, mais qu’il est un parent au même titre qu’elle. Nous attendons de lui qu’il connaisse les besoins de son enfant, qu’il organise, anticipe, soigne, console et prenne lui aussi la responsabilité du quotidien. Et c’est peut-être précisément parce que nos attentes ont évolué que les inégalités qui persistent nous semblent désormais beaucoup moins acceptables.
Les femmes ont également davantage la possibilité de se demander si elles souhaitent réellement cette vie. Peut-être ne refusent-elles pas davantage la maternité qu’avant : peut-être ont-elles simplement davantage la possibilité de se demander si les conditions dans lesquelles on leur propose de la vivre leur conviennent.
Une maternité devenue aussi plus solitaire
Mais tout ramener à la répartition entre pères et mères serait trop simple. Parce qu’il existe un autre poids qui pèse particulièrement lourd sur la parentalité contemporaine : la disparition du village.
Les familles vivent parfois à plusieurs centaines de kilomètres les unes des autres, les grands-parents travaillent encore, les voisins se connaissent moins, les solutions de garde sont difficiles à trouver et beaucoup de parents traversent les premières années avec très peu de relais. Deux adultes — et parfois un seul — doivent alors assumer presque seuls ce qui pouvait autrefois être davantage réparti entre plusieurs personnes.
Paradoxalement, alors que ce soutien collectif s’est réduit, nos attentes envers les parents, et particulièrement envers les mères, n’ont pas diminué. Il faudrait être disponible émotionnellement, proposer une alimentation équilibrée, favoriser l’éveil, limiter les écrans, respecter le rythme de l’enfant, préserver son couple, entretenir ses amitiés, poursuivre sa carrière, faire du sport, prendre soin de soi et, idéalement, profiter de chaque instant parce que « ça passe trop vite ».
La maternité contemporaine porte peut-être là l’un de ses plus grands paradoxes : nous demandons énormément aux mères tout en leur donnant parfois très peu de collectif pour y parvenir.
Et si certaines femmes ne refusaient pas l’enfant, mais cette maternité-là ?
Certaines femmes ne veulent pas d’enfant, tout simplement. Elles n’ont pas besoin que l’on cherche derrière leur choix une peur, une mauvaise expérience ou une société qui les aurait détournées de la maternité. Ne pas vouloir d’enfant est un choix en soi.
Mais pour d’autres, la frontière est peut-être moins nette. Certaines pourraient désirer la relation avec un enfant tout en regardant ce que devenir mère risque de demander à leur corps, leur sommeil, leur carrière, leur temps et leur liberté, et se demander si elles veulent réellement de cette vie-là.
C’est peut-être pour cela que cette phrase entendue dans un podcast m’a autant interpellée : « Si je pouvais être père, je crois que j’aurais des enfants. » Elle ne dit finalement pas seulement quelque chose du désir d’enfant. Elle interroge ce que nous avons collectivement placé derrière les mots « père » et « mère ».
Alors, plutôt que de demander uniquement pourquoi les femmes font moins d’enfants, nous pourrions peut-être aussi nous demander ce que nous avons fait de la maternité pour que certaines femmes n’aient plus envie de l’endosser. Et plutôt que de chercher uniquement comment leur donner davantage envie d’avoir des enfants, nous pourrions réfléchir aux conditions qui permettraient de vivre la maternité autrement : une parentalité réellement partagée, des conséquences professionnelles moins inégales, des modes de garde accessibles, un post-partum mieux accompagné, davantage de temps et, surtout, un village autour des familles.
Nous ne pouvons pas affirmer que les femmes auraient davantage d’enfants si elles pouvaient être « pères plutôt que mères ». Mais peut-être que la question mérite d’être posée autrement : si être mère ne leur coûtait pas davantage qu’être père, seraient-elles plus nombreuses à avoir envie de le devenir ?